OÙ VA-T’ON?
VISIONS D’AVENIR – HIER ET AUJOURD’HUI

Hannah Arendt vanta un jour les mérites de l’imagination humaine en ces mots: „Nous sommes libres de changer le monde et d’y initier quelque chose de nouveau. Sans la liberté qu’a l’esprit d’accepter ou de rejeter le réel, de dire oui ou non [...], sans cette liberté de l’esprit, toute action serait impossible.“ Seul l’être humain a la capacité de s’imaginer le monde autrement qu’il n’est. Il est en outre capable d’anticiper ce qui va arriver, et pas seulement le jour suivant mais aussi „le monde cent ans plus tard“. L’homme est un être ouvert au monde et à l’avenir. Au fil des siècles, ces capacités l’ont, de façon répétée, conduit à se représenter un nouvel avenir. Et aussi différentes que ces visions aient pu être les unes des autres, elles témoignent toujours de la manière dont est perçu le présent dans lequel elles voient le jour. Par temps de guerre, de détresse et d’oppression, on a tendance à craindre que cela n’empire mais l’on espère aussi la venue de temps meilleurs qui apporteraient paix, prospérité, émancipation et justice. Et lorsque règnent le calme et la prospérité, c’est au contraire le risque de les perdre peu à peu ou tout d’un coup qui pèse comme une menace. Face à son avenir, l’homme oscille ainsi continuellement entre l’espoir de jours meilleurs et la crainte d’une détérioration de la situation. 

Tout homme fait cette expérience au quotidien et dans sa vie privée. Cependant, dans le cadre des processus historiques et sociaux, ces phénomènes prennent une dimension toute particulière lorsqu’ils génèrent de puissantes représentations collectives de l’avenir. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ceci n’est aucunement le propre de la modernité. L’espérance religieuse en une rédemption ou la peur de la damnation éternelle – le paradis, l’enfer, l’apocalypse, le Jugement dernier –, voilà autant de visions d’avenir nées de l’imagination humaine. À l’ère moderne, c’est en revanche sous la forme d’utopies sociales, politiques, technologiques ou esthétiques que s’exprime l’espoir d’un avenir meilleur tandis que les „dystopies“ peignent l’avenir en noir. Ce qui a aussi changé depuis la fin du Moyen-Âge, c’est que l’avenir n’est plus considéré comme relevant d’un destin religieux, naturel ou historique mais comme quelque chose pouvant être façonné par l’homme lui-même. Certes, le futur peut toujours survenir sans crier gare et sans qu’il ait pu être préalablement façonné ni même anticipé. Mais l’homme prend de plus en plus conscience qu’il n’a pas forcément à être passif face à son avenir mais qu’il peut, par son action politique ou sociale, par ses capacités de création et d’imagination, avoir une influence et se forger un futur à son image.

L’orgueil utopique qui cherche à forcer l’avènement de lendemains qui chantent n’est alors plus très loin. Les expériences totalitaires du XXème siècle s’expliquent en grande partie par une telle volonté, par la prétention exacerbée de pouvoir façonner l’avenir. La Révolution française, déjà, s’était vu reprocher de porter en elle les germes de la terreur visant à imposer de force la double utopie de l’égalité et de la liberté. Au plan technique non plus, la croyance en une malléabilité du futur ne s’est pas toujours révélée être une bonne chose comme le montrent les applications de la technologie nucléaire. Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, la réalité a vite dépassé les scénarios de l’imagination. Et pourtant, les conquêtes politiques, sociales, technologiques et artistiques, que nous apprécions aujourd’hui comme  autant d’évidences, trouvent leur origine dans cette capacité à imaginer et façonner l’avenir. À chaque fois, il y eut des individus ou, plus encore, des groupes entiers qui refusèrent d’accepter le statu quo et engagèrent un combat pour plus de démocratie et plus de droits. C’est alors que les visions d’avenir peuvent agir sur le réel – pour le meilleur comme pour le pire.

La septième édition des Rendez-vous de l’histoire de Weimar part sur les traces de l’avenir dans l’histoire. Quel avenir les hommes se sont-ils imaginés à différentes époques? Parmi ces visions, lesquelles se sont révélées clairvoyantes et utiles, lesquelles funestes, erronées ou encore utopiques? Que disent de nous-mêmes ces espoirs et le scepticisme des anciennes générations face à leur réalité vécue ? Et que gagnons-nous à penser aujourd’hui à demain? Prendre conscience et se remémorer les visions passées de l’avenir ne nous donnera pas, ou peu, de réponses concrètes aux défis de notre époque. Mais cela nous aidera peut-être à considérer l’avenir de façon plus réaliste: à identifier les dangers sans les surestimer, à identifier les bonnes occasions et à les saisir. Peut-être que faire retour sur les futurs passés empêchera de donner raison à Karl Valentin lorsqu’il disait: „Même l’avenir était mieux avant.“

Dr. Andreas Braune

 

RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE DE WEIMAR 2015